LA PROJECTION DE SOI

La projection de soi - Euphorie &Melancolie

« Nous ne sommes en rien des objets soumis à quelque destin, mais des passagers conscients et mortels, agissant sur cette planète. Nous sommes des dépositaires et passeurs d’expériences, de savoirs, échangeant en projections leurs questionnements, leurs ambitions, leurs idées, rêves et idéaux, leurs luttes et combats pour avancer en résonances, par nos unicités partagées. » – Albert Jacquard

Jonville. Cet ancien hameau de pêcheurs m’accueillait à chaque vacance de la période estivale, et ce, depuis ma plus petite enfance. Les vieilles demeures ont peu à peu été remplacées par de splendides villas surplombant les bords de la mer. Notre maison possédait un jardin, comme tous les logements aux alentours. Il était petit et un arbuste imposant poussait en plein milieu. La seule chose que nous y faisions était des barbecues. Nous passions le reste du temps à pratiquer toutes sortes d’activités sur la plage. Au moins là-bas ce n’est pas l’espace qui manquait. L’air marin s’engouffrait dans mes jeunes narines. Le soleil se reflétait sur ma peau blanche ainsi que sur le sable doré des dunes. Il m’était impossible de gouter au bonheur de ce lieu sans émettre un moindre sourire. D’ailleurs, c’est le regard vers le ciel bleu que j’ai exécuté, tel un tour de magie, mon premier vrai sourire. Mes parents ébahis par cette expression figée sur mon visage sont restés un bon moment à m’observer par-dessus mon landau. Pour la première fois, je souriais la bouche ouverte, montrant mes gencives dépourvues de dents avec le plus grand des enthousiasmes. L’environnement possédait les éléments nécessaires pour nous plonger dans un bien-être absolu, et je l’ai ressenti. Des années plus tard, je souriais toujours autant en arrivant à Jonville. J’y ai découvert la pêche à pied, une occupation très amusante. Lors de la marée basse, je me rendais vers les rochers recouverts d’algues. Il y en avait des groupes, des bizarres et des hauts que j’escaladais pour me sentir plus grande. Dans leurs creux, de petits animaux tels que des alevins, des crabes et des crevettes y restaient coincés. Il était alors très facile de les attraper à l’épuisette, même si je devais trouver le courage de soulever les algues pour y voir quelque chose. Et de un! Et de deux! Je revenais à la maison avec des poissons dans un sceau. Je désirais les maintenir en captivité. Malheureusement, ils ne passaient pas la nuit. Je me retrouvais avec un bocal remplit de bêtes sans vie, que je vidais dans un coin du jardin au petit matin. J’essayais seulement de les protéger du monde extérieur sans avoir conscience que je représentais le plus dangereux de leurs prédateurs. Le fait de les retirer de leur habitat naturel les conduisait vers une mort certaine. Déçue, je repartais à la pêche. Je fermais les yeux sur ce que je provoquais, en recommençant sans arrêt la même action avec la même finalité. Je ne comprenais pas. C’est tout à fait ce que je me faisais subir. En m’écartant des autres, je me privais d’un environnement indispensable à ma survie en société. La bulle dans laquelle je me faisais propre prisonnière m’empêchait de respirer correctement. Je tournais en rond, et broyais du noir à longueur de journée. Je me dirigeais à toute allure vers ma mort que j’aurais sûrement provoquée, par inadvertance?

©Elly Clark

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